I
Les grands chiens malades émigrent souvent vers la poussière. Gunther en est. Gunther est l'un de ces chiens à poils. Gunther rampe alors que la chienne blanche le regarde, il rampe vers la berge, là où la poussière est tassée et chaude. Grains de sable moites épris de touffe de sang séché, tu connais? Tu connais ça Gunther? La chienne matte Gunther et le museau de Gunther dans le sable sent la poubelle. Peau de banane. Les colliers de cuir sont passés au trou. Beaucoup de chiens nichent le long de la berge. Parfois, des enfants dorment dans des niches abandonnées. Un enfant à la peau mate bronze là dans le sable à trois pas de Gunther. Gunther avec ses crocs blancs et ses pattes rouges. Les pieds de l’enfant dans le sable chaud. Les grains de sable gris et noir et beige entre les orteils de l’enfant. Un ongle rouge. Gunther bave devant l’enfant. Gunther se couche et dort à côté de l’enfant en attendant qu’il se réveille et lui passe les doigts dans les poils de la nuque. Gunther ferme les yeux et sent les doigts de l’enfant qui frottent et détachent et décollent les touffes de poil plaquées de sang séché. Gunther rêve de doigts d’enfant. Paupière battante, vibration de cils, mouvement d’épaule et la tête se retourne : l’enfant réveillé couché dans le sable à côté de Gunther regarde Gunther dormir, sans un mot, sans un souffle, caresse les poils entre les oreilles, décolle des touffes rouges brunâtres.
Sur fond de contact, ils chantonnent et c’est clair et bon. Intelligible. Bon pour l’oreille, bon pour le repos. Juste des faits. Juste les faits de ceux qui les écoutent. Des chiens assoupis, truffes dans le sable, oreilles dressées pointées vers les gosses qui racontent, parfois les oreilles plient et retombent pour cause de sommeil trop pesant. L’enfant raconte bien. Les chiens ne veulent pas dormir. Les enfants content les faits des chiens jusqu’à ce qu’ils reviennent et s’assoupissent, sang contre sable, doigts qui traficotent et dénouent les pelotes de poil de la journée, contes simples, juste des faits, des faits cohérents qui rendent les journées simples et bien remplies.
Chuchote à l’oreille de Gunther. Nico, blanche et glabre et blafarde mais belle. Nico observe certains chiens sur la rive. L’enfant parle à l’oreille de Gunther et glisse à quel point Nico insiste de ses paupières pesantes sur la présence de Gunther, le soir. Toute la journée Nico attend sur la rive ou à l’ombre sur la rive, avec les autres chiens glabres et les enfants qui dorment avant de parler aux chiens de leurs faits de la journée. En sursaut entre deux rêves l’enfant ouvre les yeux et aperçoit Nico patiente face au vent, Nico cligne des yeux dans les rafales de grains de sable soulevés par le vent. Nico attend Gunther et l’enfant le sait et le dit à Gunther, c’est comme ça toute la journée, c’est comme ça tous les jours. Gunther doit croire l’enfant parce que l’enfant lui sait que Nico attend Gunther. Même si les enfants dorment la journée sur la rive avant de parler aux chiens qui reviennent. Même si les enfants ne se réveillent pas avant le retour des chiens en fin de journée. Même s’ils ne se grattent que la nuit. Cet enfant là se réveille le jour. Il aperçoit Nico qui guette le retour de Gunther lorsqu’il se réveille le jour. Il ne se gratte que la nuit, comme les autres enfants, mais il se réveille le jour, lui, et il aperçoit Nico et l’observe. Il le promet à Gunther.
La chienne a faim. Les taches roses sur son ventre vont et viennent au rythme de sa respiration, sa langue sêche pend et frotte ses canines, le souffle rauque de sa respiration, elle regarde au loin. Du sable crisse dans ses dents. Ses coussinets roses calmes. Elle ne rampe plus vers l’eau depuis longtemps, longtemps qu’elle sait que l’eau est salée, imbuvable. Elle ne fait qu’attendre, attendre et voir. Voir les corps brunir sur les plages. Voir les vagues lêcher les pieds des corps mats. Voir les plaies cicatriser au sel au soleil. Voir les taches qui restent des plaies grattées sans cesse. Voir les corps s’activer. Voir les chiens revenir et les corps s’activer se dresser et tendre leurs membres fins. Les doigts grattent la peau. Les ongles décolent les touffes plaquées, brunes, le rouge est sombre. Doucement. Les mentons s’avancent, les lèvres frémissent, des pointes de langues qui effleurent des incisives. Elle voit les bouches qui tremblent et racontent lentement les faits des chiens aux chiens les chiens s’endorment. L’enfant parle à Gunther. Corps blanc, glabre, taches roses par là. Langue rose pend, soif, Nico. L’enfant raconte Nico à Gunther. Le corps pesant affalé sur le sable. Les bras poussent et les doigts glissent et s’enfoncent. La tête lutte pour s’approcher de l’oreille. Les yeux fermés voient les efforts du chiens sensible qui capte la force de l’enfant pour lui faire entendre l’attitude de Nico. Le crâne rasé parle à Gunther. Nico. Et Gunther aujourd’hui ne s’endort pas dès qu’il est couché. Gunther attend la fin de la phrase de l’enfant. Nico, fatiguée, attend le retour de Gunther.
Gunther dort. L’enfant raconte et gratte sous l’œil pudique de Nico pendant la nuit qui passe. Pendant les les récits des faits des chiens. Pendant les interminables caresses des enfants aux chiens tout le long de la rive. Les ongles grattent les plaies et les doigts déposent le sang des plaies dans les poils des chiens. C’est ainsi sur la rive. C’est ainsi la nuit jusqu’à ce que les chiens glabres s’endorment à leur tour. Alors seulement les enfants s’activent et rampent vers ces corps glabres, alors les récits cessent et seul le son des membres qui trainent et rampent dans le sable se fait entendre, seuls les grains de sable crissent sous les ongles et dans les plaies des enfants qui rampent. Au bout des quelques mètres ou dizaines de mètres les enfants rejoignent les corps épuisés et ils ouvrent les bouches et laissent couler la salive qu’ils accumulent depuis le début de la nuit, depuis le début des monologues des faits. Et les corps blancs de s’abreuver dans le silence qui suit. Les corps mats de se vider du jus des faits. L’enfant cette nuit nourrit Nico qui dort sans savoir qu’elle est nourrie par celui qui chuchote à l’oreille de Gunther.
Gunther.
L’œil ouvert l’enfant voit. La chienne voit l’œil ouvert de l’enfant et glapit et l’enfant l’entend, cette fois. Il y a les bandes de sable tout le long des plages, avec des troncs de bois errodés mi-ensevelis et touffes d’herbes qui dépassent dans le vent. Il y a tous ces corps couchés au soleil endormis malgré la chaleur et le sable dans les orifices. Il y a tout ce monde silencieux et statique dans le courant du vent qui transporte des grains d’un corps à l’autre mais il y a aussi l’enfant l’oeil ouvert et Nico qui se scrutent pour la première fois. Rien à part des grains ne bouge et pourtant il se passe quelque chose dans ces regards partagés. Comme s’ils observaient leur propre regard. Comme s’ils comprenaient qu’il y avait leur regard en plus du silence et du reste. Une chienne glabre s’appelle Nico, elle a glapi et finalement un des enfants endormis a ouvert un œil et maintenant la regarde, l’enfant qui chuchote à l’oreille de Gunther a ouvert les yeux en plein jour et regarde Nico.
Du jus coule dans la bouche. Epuisée, les yeux fermés. C’est maintenant, après tout ce temps, après le long récit des faits, la salive dans les joues dans la bouche se déverse dans la bouche de Nico, long filet de bave épaisse, presque sêche. Nico reprend des forces, l’enfant garde sa tête yeux fermés au dessus de celle de Nico, sa bouche entrouverte au dessus de celle de Nico. Et le silence qui assiste le repas quotidien, le silence pour la première fois oublié au moment où l’enfant concentre ses forces pour doucement refermer des lèvres et sectionner le flux continu de bave avant de les rouvrir et laisser s’échapper le reste des réserves et Nico qui sent la différence et soulève comme elle peut ses paupières et voit la tête de l’enfant yeux clos. Le silence pour la première fois oublié. La salive ne coule plus, les joues vides, l’enfant lève la tête et la tourne au ralenti en direction du chien couché plus loin juste là et l’enfant qui tout à coup dans un effort qui se suffit écarte ses mâchoires et rompt le silence. La bouche frêle et vide prononce et c’est à peine audible.
Gunther.
La nuit prochaine. Peut être la nuit prochaine. L’enfant sera parti et ce sera le jour. Si la nuit prochaine lorsque Gunther arrive de derrière les dunes l’enfant n’est plus là. Elle voit déjà ses griffes racler le sol et les poils de ses cuisses laisser des traces, ranyures dans le sable derrière elles. Elle voit les paupières lourdes qui précèdent le corps épaix dans son ultime effort. Elle voit la masse s’approcher et la dominer de toute sa taille, elle se voit impressionnée par cette masse qu’elle n’a jamais vu que de loin, elle la voit s’effondrer sur elle de tout son poids la pénétrer de son membre large inusé. Elle sent déjà un souffle rauque dans son oreille, la vie rentrer en elle avec le râle qui la hante depuis que sa mère, elle voit pour la première fois sa mère. Elle réalise soudain qu’elle vient d’une autre, une autre a attendu le départ d’un enfant pour accueillir en son sein le membre d’un mâle. Un Gunther. Demain, si l’enfant n’est pas là, demain Gunther viendra se coucher sur elle. Demain elle saura peut être quelque chose qui lui vient d’avant. Elle se calme, pour l’heure elle se calme, elle ne s’est plus sentie aussi agitée depuis longtemps, elle ne se rappelle plus quand. Elle s’endort, demain peut être, pour l’instant elle s’endort.
Tu sais pas cacher ton visage tout la journée hein.
La grève reflète la personnalité et les désirs de ses occupants.
A part les saints et quelques chiens errants, nous sommes tous plus ou moins contaminés par la maladie de la tristesse.
une langue plus raide
Des doigts plongent dans la boue, boue grise ou beige de sable et d’argile, des doigts dans la boue et de petits cailloux crissent sous les ongles au bout des doigts là où la peau s’effrite à racler de la pierre. Pâte lourde. Lourde dans la main. L’enfant couché dans l’eau a de l’eau qui lui rentre dans la bouche, avec du sable qui flotte et voyage avec l’eau, là où va l’eau, dans sa bouche. Son corps à moitié immergé, les membres qui s’enfoncent petit à petit dans le sable à force de vagues qui s’écrasent et l’encerclent sur le bord de la plage, comme tous les jours. Beaucoup des enfants présents sont comme ça, au bord de l’eau, la tête flottante, yeux mi-clos ou fermés au soleil qui tape sur des paupières inertes, cercle jaune sur fond de voile rouge et le sel de l’eau qui irrite le palais, petits crustacés retirent des grains de sable entre des molaires. Toute la journée, sans attendre, juste vivre comme ça, au soleil, puis dans la nuit, à raconter des hsitoires vraies aux chiens, à abreuver d’autres chiens avant le petit matin, à l’aurore, pour que ça tourne.
Certains rêvent la nuit du grand raid. Tous se regroupent, les enfants rencontrent les enfants, les chiens glabres se réunissent et plus imposant est la meute des chiens à poils, ceux qui lancent le départ, eux connaissent le chemin, les enfants en derniers suivent les traces de la masse canine qui a filé derrière les dunes, la course est terrible. Plus rien ne reste sur la plage, les rives sont désertes, il ne reste que des branches cassées ou des troncs, du sable et des crabes qui cherchent l’ombre, des empreintes de disparition. A la recherche, de l’autre côté des dunes, là où les chiens vont la journée, là où se passent les choses que les enfants rappellent la nuit. Le grand raid. Celui qui engage tout le monde. Tous ces êtres qui courent et filent ensemble, une seule masse, longue, fluide, décidée, consciente. Certains en rêvent la nuit et y pensent le jour. Des enfants pensent le jour couchés brûlants, ils pensent au grand raid et ne pensent qu’à ça alors que les autres ne pensent pas dorment ou respirent, simplement, alors que le soleil tape et qu’ils ont chaud, sans le savoir, cuisent au soleil pas loin d’autres qui revoient toujours cette même scène de cortège unique, éternel, fuyant, s’accrochent à cette idée et ne voient que ça, en oublient les chiens et les chiennes, les faits et la salive qu’ils laissent s’écouler sans penser, les désirs de ses occupants. La grève reflète la personnalité et les désirs de ses occupants.
L’enfant garde un œil ouvert pour voir Nico. Les gestes de son muscle occulaire sont lents, sa paupière lourde, mais il se sent vif, bien plus vif. Son œil travaille pour changer de cible. La mise au point est lente, l’au-delà de Nico est flou, dans le flou une ombre bouge, son regard s’adapte. Loin, bien plus loin que Nico, l’enfant voit un chien debout qui marche. Une ombre derrière Nico marche et l’enfant ne sait pas d’où il tient ça mais il sait que c’est un chien errant qui marche, un chien errant. Nico a peur, Nico voit le regard de l’enfant concentré derrière elle et elle ressent de la peur, inexplicable.
Certains enfants ont des plaies bien plus croutées et boursoufflées. Des chiens aboient, ils hurlent. Ce sont les molosses. Masse de muscles à poils mi-longs flanquée de pattes épaisses et lourdes, les griffes trainent dans le sable et les empreintes sont profondes. Des dogues semblables à Gunther mais qui marchent au loin et parfois gueulent. De loin des chiens gueulent, de près on ne les voit pas, jamais. Maintenant les plaies crouttées des enfants saignent, heures les plus froides de la nuit où les plaques de sang séché se craquèlent. Du sang coule sur des enfants. Souffle rauque pas loin, tout près, en silence, bruits étouffés par le sol moelleux. Griffe au fond, lape, arrache avale, vite, avant la fin des récits, avant l’abreuvement des chiennes glabres.
Pas la force de se trainer. La truffe dure, sêche, douloureuse. Coussinets moites et regard brumeux, boîte crânienne chauffante, cerveau vaporeux, respiration lente et souffle irrégulier, couché là dans le sable, juste à côté, à côté d’une pierre bouillante intouchable. Le